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LES CINEMAS D'AUTREFOIS

Résumons les premiers pas du cinéma pour mieux nous replacer dans le contexte de l'époque. A partir du 28 décembre 1895, le cinématographe Lumière obtient un formidable succès au Grand Café, boulevard des Capucines à Paris. En quelques années, l'émulation est si forte entre les opérateurs, les inventeurs de lanternes, les projectionnistes, que le cinéma réunit dans les plus petits villages de nombreux spectateurs émerveillés et parfois encore effrayés par le mouvement surgissant de la toile blanche.
Le cinématographe est une attraction dont s'emparent les forains pour gagner de l'argent. Le cinéma ambulant est présent sur les foires et les fêtes communales en 1897.
28 décembre 1895 : première séance publique de cinématographie à Paris devant ... 33 spectateurs. Peu de temps après, ils seront plus de 2000 à découvrir journellement l'invention d'Auguste et Louis Lumière.
1897 : apparition du cinéma dans las Ardennes. Le cinéma débutant donnait rendez-vous à ses clients dans les fêtes foraines. Les séances avaient lieu dans des baraques de toile.
1908 : Les premières salles fixes s'installent dans les villes .Quelques années après la Premières Guerre Mondiale, les salles ambulantes ont disparu les unes après les autres au profit des salles fixes.Dans nos vallées et sur le plateau, même si les habitants étaient friands de cinéma oùvils se rendaient souvent en famille, la taille du village ne permettait pas l'installlation d'une salle fixe exclusivement réservée au "ciné" comme l'on pouvait en rencontrer à Charleville, Sedan ou Vouziers.

Les séances eurent donc lieu dans les salles communales ou plus souvent dans les cafés car les salles des fêtes étaient rares à cette époque tandis que les cafés étaient très nombreux(Thilay a compté jusqu'à 12 cafés!). Les spectateurs devaient se serrer et la cuisine du cafetier servait le plus souvent de cabine de projection pour permettre de gagner un peu de place.
A Thilay, Hargnies, Laifour, Bourg-fidèle, Lonny... L'un des cafés du village abritait les séances de cinéma.
A Nohan et à Levrézy, ces séances avaient lieu dans la salle des fêtes municipale.
*Le cinéma à Nohan : Dans les années 1920, des séances récréatives étaient déja proposées aux habitants de la Semoy. Nous avons retrouvé dans les archives municipales des affichettes annonçant les programmes du cinéma itinérant mais aussi des pièces de théâtre.

De 1950 à 1960,M. Jean-Claude Avril se souvient avoir assisté aux séances de cinéma. L'opérateur, M.Maurice Dernelle,arrivait par le bus de Monthermé-Sorendal de 19H30. Ensuite, ce fut M.Guy Dumay et M.Simon de Deville qui assuraient la projection.
Les spectateurs traversaient Nohan avec leur chaise sous le bras pour se rendre dans l'acrtuelle salle des fêtes. Au retour,même procession comique suivie d'ailleurs par un autre mouvement de troupe. En effet, les riverains de la Semoy profitaient de la nuit tombée pour aller "vider le seau" à la rivière.
Des bancs ont ensuite été installés dans la salle de cinéma mais sans grand succès car le manque de dossiers assurait peu de confort et l'assise en bois était moins confortable que celle en paille.
Tout Nohan était de sortie : anciens, adultes et jeunes. C'était pour ces derniers l'occasion des premières amourettes mais très discrètement car...les parents veillaient.
Le projecteur posé sur une table dans l'angle de la porte de l'état civil permettait de visionner un documentaire, puis un film et le lancement du film de la prochaine séance. Le lion de la Métro Goldwyn Meyer, l'indicatif de début de film,rugissait déja à cette époque. Quand le film cassait, on rallumait la salle et les spectateurs avaient le temps de "berdaler" pendant que l'operateur tentait de réparer sommairement avec les moyens du bord. Tant pis pour le passage du film endommagé, les spectateurs très indulgents n'en tenaient pas rigueur au projectionniste ! De toute façon, ils n'avaient pas le choix...

Pendant l'entracte, il fallait rembobiner, ranger les bobines dans des boîtes carrées fermées par deux courroies. Une vente de friandises(cacahuètes, caramels,...) permettait de patienter. Quelquefois mêmes,une chanteuse animait cet entracte.
*Le cinéma à Thilay :
Au café Noizet, les séances de cinéma avaient déja lieu avant la Guerre,dans la même salle que les bals.L'écran était fixé sur le mur du fond et l'appareil de projection installé dans l'entrée de la cuisine. Comme pour aller au bal, il fallait traverser le café par la porte à deux battants après avoir payé sa place. Il ne restait plus qu'à trouver une place sur les bancs alignés pour la circonstance, la salle étant comble à l'époque.
Dans les années 1950, M.Raoul Devis étaient un "fidèle" du cinéma thilaysien. Né en 1937, Raoul se souvient :
"Nous achetions notre ticket à l'entrée, dans le café. Josiane, Nelly et leur mère servaient les clients et vendaient les bonbons exposés dans des paniers sur le comptoir. L'opérateur était M.Maurice Dernelle, oncle de mmon épouse Jeannine. Il était assisté par "Mémé" dont les Thilaysiens de ma génération se souviennent.
Un film est resté gravé dans ma mémoire : "Baril, chien des neiges", Saint Bernard qui protait au cou un petit tonneau afin de secourir les montagnards en difficultés.
A la fin de la séance, nous nous disputions la grande affiche du jour pour garnir notre collection personnelle.
Dans ma famille, nous recevions chacun 5 centimes de prêt chaque dimanche. En plus du cinéma, nous achetions des bonbons. Les chewing gum eux,étaient rares. Nous allions les acheter aux "Baraques" pour les revendre à l'entracte au cinéma de Monthermé. A pied, il m'est arrivé de faire trois voyage aux "Baraques" dans la même journée. A titre d'information, je gagnais à l'usine 25 centimes de l'heure à l'âge de 14 ans, puis 30 centimes l'année suivante".
Né en 1046, M. Michel Parizel fréquenta le cinéma Noizet entre les année 1955 et 1960. "On ne choisisait pas sa place assise n'importe comment ; c'était toute une stratégie. Les enfants occupaient les bancs vers l'avant. Les adolescents occupaient les ailes afin de mieux scruter les jeunes filles dans les rangées. Au milieu prenaient place les adultes venus souvent en famille. Les rangées du fond étaient réservées aux jeunes couples. Les amoureux occupaient également les deux rangées du fond et l'encoignure de la double porte refermée au début du spectacle.
Nous buvions des diabolos ou de la limonade. A partir de 1960, avec mon prêt de 5 francs "nouveaux" , je pouvais m'acheter quatre "Porter" brunes, un paquet de gauloises et une boîte d'allumettes. Il me restait alors ...5 centimes en poche.
En 1963, alors que j'étais devenu OP1 chez Papier à Naux, je gagnais 2,44 F de l'heure.
Nous venions de Naux à pied quel que soit le temps. Nous étions jeunes et marcher en groupe n'était ni fatiguant, ni monotone. Puis vint l'époque des "mobylettes". Chaque jeune du pays économisait alors pour s'acheter une Flandria, une Vésuvio ou une Peugeot 49 cm3.Ce nouveau moyen de locomotion nous permit de decouvrir le cinéma des Hautes-Rivières dans la toute nouvelle salle de l'Espérance àFailloué. Fauteuils confortables, bar à l'entrée, cinéma en amphithéâtre, rideau coloré decouvrant une scène prévue pour les spectacles de prestidigitation ou autres, sans oublier les nouvelles copines des"Rivires", ce nouvel horizon nous convenait parfaitement..."
Né en 1942, M. Michel Béasse était jeune homme dans les années 60. Originaire de Deville, il était ouvrier à la fonderie Cochaux. Dès 6 h du matin, il travaillait sur une "machine à secousses" et la tâche était pénible. Chaque soir de la semaine sauf le lundi, Michel quittait le bleu de travail pour attaquer une seconde journée en tant qu'opérateur de cinéma.
En 1959, M.Lefèvre de Deville avait racheté la tournée de M.Dernelle. Ce petit homme au béret penché sur l'oreille possédait plusieurs véhicules dont deux fourgonnettes "Juva quatre".Avec son équipes d'opérateurs, il sillonnait les vallées de la Meuse, de la Semoy ainsi que du plateau de Rocroi. Il fallait obligatoirement une patente pour chaque salle et pour le siège social. Michel Béasse et son ami Christian Blaison furent désignés pour projeter des films au cinéma thilaysien.Dans leur "Juva" etaient entassés transfos, haut-parleurs, bobines de films, appareil de projection et boîtes à tickets. Michel raconte :
"Chez M. et Mme Noizet, les spectateurs etaient assis sur de lourdes rangées de sièges basculants qu'il fallait replacer le long des murs à la fin de chaque sèance. Dur, dur!"
Précisons que la grande salle avait alors une vocation polyvalente. Ainsi, le jeudi soir et le samedi soir, la société de musique du village venait en répétition pour préparer les défilés et les concerts.
Michel poursuit : "Pendant que je m'occupais du projecteur, mon copain délivrait les tickets à l'entrée, roses pour les adultes et verts pour les enfants". Ces tickets crantés sortaient d'une boîte-dévidoir.
Les projecteurs utilisés étaient des 16 mm sonores que l'on transportait avec précaution dans des caisses en bois capitonnées. Une coupeuse-colleuse permettait de réparer le film en cas de cassure. Lorsque la première bobine était vide, les opérateurs mettaient l'entracte à profit pour rembobiner et installer la seconde bobine. Pendant ce temps, les spectateurs pouvaient se désaltérer dans la salle adjacente. Certains n'appréciaient pas le film du jour et attendaient leur épouse en buvant un ou deux canons de vin rouge ou blanc.Michel se rapelle avoir vu douze fois le même film,mais jamais à fond car il y avait toujours des détails à surveiller. Une affiche l'a marqué plus que les autres : "La déesse blanche", premier film projeté en cinémascope à Thilay en 1959. Ce film tourné dans le désert était d'autant plus dépaysant que pour les Ardennais, le "petit écran" n'en était alors qu'à ses balbutiements.
A Thilay, Michel et Christian ont été impressionnés par quelques beaux films mais aussi par les jeunes spectatrices, à tel point que les deux amis de Deville ont fini par épouser Cécile et Marie-Josée, deux soeurs de la famille Laurent.
Quelques anecdotes :
Par tous les temps, les équipes d'opérateurs se mettaient en route pour assurer les séances dans les villages et il n'était pas triste en hiver de rouler en fourgonnette sur les chaussées désertes et enneigées. Pas question de retrousser chemin, les clients attendaient "leur" film !
-Une nuit, Michel Béasse et son collègue revenaient de Flaignes-les-oliviers. En sortant de Sécheval pour rentrer à Deville, un épais verglas immobilisa le véhicule à quelques mètres du sommet de la côte. Cette courte distance fut finalement franchie grâce à des morceaux de ficelle noués autour des pneus en guise de chaînes à neige.
-Un soir d'avril 1954 à Thilay,la séance fut annulée faute de courant électrique, le village ayant été plongé dans l'obscurité suite à un accident de la circulation qui a provoqué la chute de plusieurs poteaux électriques.
-En septembre 1955 à Bourg-Fidèle,alors que la séance de cinéma se déroulait dans la salle du café Beauchot, le feu se déclara dans l'immeuble et détruisit trois maisons voisines.
Heureusement, les souvenirs du cinéma du village ne sont pas tous dramatiques, loin s'en faut. Dans ces lieux de rencontre, les exploitants des salles ont vu au fil des ans les petits enfants des premiers rang, le nez sur l'écran, s'éloigner de celui-ci petit à petit, pour se retrouver à l'adolescence au fond de la salle. Un jour, on apprenait leur mariage et quelques années après, on retrouvait leurs propres enfants au premier rang de la salle. Ce témoignage publié dans "terres ardennaises" est celui de M. et Mme Hourriez de Charleville,exploitants au même titre que M.Lefèvre. Leur tournées dans les villages connurent leur apogée en 1964. Hélas, après un déclin rapide dù à la concurrence des salles fixes, les tournées de M.Hourriez cessèrent en janvier 1968.
A Thilay, M. et Mme André Noizet cédèrent leur établissement à leur fille Nelly. A partir de juin 1959, M.et Mme René Davreux prirent donc la relève. Le cinéma subsista jusqu'en 1962 avec la participation technique de M. Maurice Dernelle et ensuite de M. Lefèvre . Le bal avait cessé d'exister. par contre, le café de la place connut par la suite des transformations successives. Le café fut alors transposé dans la plus grande salle et une boutique de souvenirs fut installée dans l'ancien café.
Des séances de cinéma eurent lieu dans la salle des fêtes de Thilay et les bals se poursuivirent jusqu'à l'époque de sa renovation. D'épiques séances de pugilat agrémentaient certaines soirées dansantes, en particulier lorsque " ceux de la Meuse" tentaient une incursion en territoire semoysien.
Tous ceux qui ont connu l'ambiance des salles de cinéma de nos petits villages s'en souviennent. Les jeunes guettaient l'arrivée de la camionnette du projectionniste et attendaient impatiemment l'ouverture de la salle pour s'y engouffrer. Le "cinéma" revêtait un côté presque familial et chacun s'y rendait en toute confiance.
Crépitement sec de l'appareil de projection, faisceau lumineux dont la taille s'amplifiait jusqu'à l'écran, claquements des sièges basculants à la fin du spectacle : que de souvenirs dont nous restons imprégnés ! Certains films nous ont fait peur, d'autres nous ont fait rire aux larmes, mais à chaque fois, c'était le pépaysement. Quelle stupéfaction,après avoir passé une heure ou plus sous le soleil du Mexique, de retrouver la neige en sortant !
Hélas, toutes ces salles de villages ont peu à peu disparu face au même ennemi : la télévision. M.Jacques Lambert, Président des Editions "Terres Ardennaises", résume ainsi la lente et inexorable agonie :
"Au fur et à mesure que les toits des villages se hérissaient de râteaux modernes périclitèrent les séances collectives qui avaient apporté à des millions de français des campagnes la possibilité d'aller, presque "comme à la ville", au cinéma".

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